Ressenti

Le ressenti ment-il (vraiment) ?

On entend souvent que nos émotions nous trompent, en particulier sur la base de leur changement constant et rapide. Dans certains milieux (dont pas mal d’églises), elles sont même carrément déclarées “humaines” (c’est à dire déchues, entachées du péché, donc mauvaises) voire “diaboliques”. Est-ce vrai ?

Il y a deux extrêmes dans lesquelles il en tentant (et courant) de tomber. Indéniablement, on ne peut baser toutes ses décisions sur ses émotions uniquement. Nous sommes doués de raisons, et il y a une raison à cela. Vivre uniquement sur la base de ses émotions conduirait à une instabilité constante et un manque cruel de discernement. L’autre extrême consiste à les ignorer, voire les nier complètement. Cela reviendrait à ressembler à Spock.

Le fait est qu’on ne contrôle pas nos émotions : elles viennent et changent au rythme de ce que l’on vit. Par contre, on peut contrôler ce qu’on décide de faire de ces émotions. Par exemple : décider de les ignorer totalement, décider de les suivre complètement, décider de rester dans la colère ou la tristesse, décider de considérer le point de vue de l’autre.

De plus, nos émotions nous différencient des robots ou des plantes. Elles font partie intégrante de notre humanité. On pourrait argumenter (comme Peter Scazzero) que si nous sommes créés à l’image de Dieu, et si Dieu manifeste autant d’émotions (amour, colère, compassion, tristesse  pour n’en citer que quelques-unes etc.), alors non seulement elles n’ont rien de diaboliques, mais elles sont même très saines. La conséquence directe est que nier (ou ignorer) nos émotions revient à nier notre humanité. On pourrait argumenter que cela n’honorerait vraiment pas Dieu.

Curieusement, on entend dans certaines églises l’importance d’aimer Dieu “de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force“, tout en prônant qu’il n’est pas question d’y mettre une sorte de “sentimentalisme”, et par extension, des émotions. On peut tout d’abord remarquer dans la Bible, que la différence entre coeur et âme (parties de l’Homme concernant les émotions, l’intellect, le spirituel) n’est pas complètement nette. De plus, si Dieu considérait réellement les émotions comme étant foncièrement mauvaises, il ne demanderait pas à son peuple de les mettre en oeuvre quand celui-ci s’approche de Lui. Mettre l’accent sur l’aspect déchu de nos émotions revient, au pire, à modifier le verset de Deut 6:5 en une sorte de : tu adoreras l’Eternel ton Dieu avec tout ce que tu es, mais hors de question d’y mettre le moindre sentiment ni la moindre émotion. Bref, soit froid au possible, car toute chaleur émotionnelle est entachée du péché. Noter que même ce raisonnement ne tient pas : le corps également est déchu, or il est impossible de s’approcher de Dieu sans son corps (en tout cas de ce coté de l’éternité…).

Le plus alarmant à mon avis concerne les conséquences. Si une personne ignore ses émotions (au titre qu’elles sont déchues, mauvaises), c’est la porte ouverte à tous les abus possibles. Exemple : si une personne A marche sur le pied d’une personne B, tout en lui expliquant que ce qu’elle ressent (douleur) doit être ignoré, alors la personne B devient la proie de l’abuseur A. Cet exemple est volontairement risible, vu son caractère évident et grotesque. Ceci dit, il existe nombre de situations beaucoup plus subtiles, qui ne relèvent pas du physique. Par exemple, si maintenant A balance à la tête de B ses 4 vérités, en lui expliquant que c’est par amour, et que B doit les accepter sinon ça serait de la rébellion, alors B est sous l’emprise et le contrôle de A, alors que B ressent un malaise car elle a peur de A, elle est psychiquement blessée par l’absence totale d’amour et de compassion de A. Lui enseigner d’ignorer ses émotions permet donc à A de contrôler B très facilement. Si maintenant B parvient à écouter ce qu’elle ressent, elle sera capable de faire remarquer à A que, même si ce qu’elle dit a du vrai, la manière de le dire le rend totalement inacceptable (et inaccepté), et que ce n’est donc pas une question de révolte ou d’insoumission que d’ignorer totalement cette remarque. Il y a des chances pour que A se mette en colère (et en vienne aux menaces ou prédise des conséquences dramatiques) en constatant que son emprise ne fonctionne pas sur B.

À mon avis, le pire serait le scénario suivant : tout d’abord, A parvient à persuader B (avec une pseudo-théologie très malsaine) à ignorer ses émotions. Puis, avec le même procédé, persuade B d’ignorer totalement son intellect (réflexions, raisonnements), avec le même argument qu’il est déchu et donc mauvais. Le résultat serait que B est maintenant totalement à la merci de A, qui peut en faire tout ce qu’il veut : lorsque B perçoit un danger (grâce à la peur), une injustice à son égard (grâce à la colère par exemple), une incohérence (grâce à sa logique) dans les discours et/ou attitudes de A, la personne B est totalement paralysée et incapable de réagir tellement elle n’écoute pas ses propres émotions. Ça serait un cas de manipulation au final très triste et grave à l’encontre de la personne B. Mon expérience montre qu’il existe malheureusement des personnes réelles dans ce cas.